Voici la partie la plus importante de la fiche : les anecdotes. Elle devra contenir 10 anecdotes minimum (sur 25 lignes minimum). #1. TERREAU FAMILIALArchibald Black est très pauvre et très beau. Blair Gordon est très laide et très riche. Et comme deux et deux font quatre, il ne faut pas bien longtemps à la famille Gordon pour comprendre que le mignon Archibald convoite plus la dote que le charmant visage de l’unique héritière de la fortune familiale. C’est que la réputation d’Archibald le précède : un extravagant marginal obsédé tantôt par l’Amérique du Sud, tantôt par l’Arctique. Le jeune homme rêve d’aventures, de découvertes, d’explorations… de gloire ! Ah, de voir son nom imprimé un gros dans les journaux !
L’EXPLORATEUR ARCHIBALD BLACK DÉVOILE AU MONDE UNE ANCIENNE ET MYSTÉRIEUSE CIVILISATION. Ah, si seulement il avait de l’argent !
Par chance, papa et maman Gordon cassent leur pipe dans un accident de barque et la déséspérée(ment amoureuse) Blair s’empresse d’accepter les incessantes demandes d’Archie. On se marie, on a une petite fille - Caroline - et on débourse l’argent des Gordon en expéditions vers le Brésil, la Bolivie, le Pérou, le Groenland. Pendant qu’Archie coupe des lianes à la machette ou parcourt la banquise avec des chiens-loups, Caroline idéalise ce père bien plus incroyable que cette mère qui s’occupe d’elle comme un trésor et qui soupire en cachette en regardant l’horizon.
Lors des rares retours en Écosse d’Archibald, Blair insiste.
« Ne voudrait-il pas mieux se rapprocher de vous, mon amour ? Ainsi, nous pourrions être réunis plus facilement. » Et Archibald voit la peine dans les yeux de cette épouse délaissée. Alors, il accepte. Pas au Brésil, ça non ! Mais à New-York ? Alors, Blair prend Caroline et bagages et abandonne sa vie pour suivre les fantaisies de son mari adoré.
Cela les rapproche, certes, mais cela rapproche également les expéditions désormais que l’océan ne sépare plus Archie de la jungle. Alors, l’argent finit par manquer. Et Archibald également puisqu’il disparait en 1840 sans laisser de traces. On murmure qu’il s’est fait manger. Que trop honteux d’avoir dilapidé la fortune de son épouse, il n’ose plus rentrer. Qu’il a rencontré une autre femme. Qu’il est devenu le roi d’un peuple oublié. Le fait est que personne ne sait et que personne ne saura jamais.
Sans le sous et le coeur en miettes, Blair dépense ce qu’il lui reste d’énergie pour assurer le futur de Caroline : elle ira travailler chez un cousin éloigné qui tient une ferme à Sunshine, dans les territoires désorganisés, tout à l'Ouest du Missouri (aujourd'hui le Wyoming).
Blair Gordon meurt peu de temps après, un matin de printemps. Caroline n’a pas assez d’argent pour lui offrir une tombe décente. Elle s’enfonce dans l’Ouest sans regarder en arrière et se promet une chose : sa famille n’aura pas la moindre histoire. Pas de farouches justiciers à admirer. Pas de célèbres brigands que l’on se plairait à vanter pour attirer un peu de leur gloire sur les épaules. Aucun membre ne vivra jamais la moindre tragédie (si ce n’est une ou deux morts en couches, mais peut-on réellement considérer cela comme une tragédie tant la chose est courante ?) ni la moindre élévation sociale. On se contentera de vivoter ainsi, une génération après l’autre, avec l’humilité des gens moyens qui disparaissent comme ils sont venus au monde : en ne laissant aucune trace et dont le souvenir s’étiole avec les décennies. Une famille de rien du tout qui n’accroche ni l’oeil, ni les esprits. Une famille oubliable comme il y en a des centaines d’autres aux États-Unis d’Amérique.
#2. PARFAITEMENT NORMALEIl n’y a rien à Sunshine si ce n’est un grand lac, des forêts et des montagnes. On passe ses journées à l’extérieur à s’occuper des champs et du bétail, à couper du bois et à pêcher. Les histoires de la civilisation semblent bien loin. Il n’y a rien à faire, rien à espérer si ce n’est vivre sa vie la plus normalement possible. Parfait. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Onze ans après son arrivée dans le Wyoming, Caroline Black épouse John Bell à Sunshine. Ils se marient parce qu’ils sont voisins, qu’ils se connaissent depuis que Caroline travaille à la ferme et surtout parce qu’il n’y a personne dans leur tranche d’âge à des kilomètres à la ronde. Et Caroline est bien contente. Elle ne connait personne de plus terre à terre et de plus insignifiant que John.
Une fille nait un an après le mariage. Caroline lui donne le nom de sa mère, Blair. Pour la bercer, elle lui raconte la résilience maternelle, son courage, son abnégation. Elle lui raconte les obsessions de son père, sa lâcheté, ses illusions. Ce qu’elle ne lui dit pas en revanche, c’est la culpabilité qui la ronge d’avoir, durant de longues années, été une petit fille ingrate envers celle qui lui a tout donné. Mais Blair n’a pas besoin d’entendre ; elle sait. Elle s’abreuve, intériorise, craint, s’angoisse. Rentrer dans le moule. Plaire à maman. Rester sage. Honnête. Polie. Aimable. Parfaite. Manger beaucoup de carottes. Elle essaie très fort. Elle n’y arrive pas. Mais elle ne peut pas décevoir. Elle doit être parfaitement normale, même si elle ne sait pas exactement ce que tout cela veut dire.
Il ne faut pas faire comme grand-père Archibald. Il a tué mamie.
#3. LÉGUMES DE SAISON
« Regarde toutes ces pommes de terre ! » Les tubercules rebondissent sur la table du salon comme autant de gravas dans les éboulis qui secouent parfois la montagne. Samantha regarde sa soeur, perplexe, avant qu’un « o » horrifié ne se peigne sur tout son visage.
« Tes mains, Blair ! » La peau est écorchée d’avoir retourné tout le champ. Des ampoules fleurissent sur ses doigts comme des coquelicots. Il y a de la terre dans chaque gerçure qui zèbre sa chair.
« Oh, je n’avais pas remarqué… Mais tu as vu toutes ces pommes de terre ? On pourra cuisiner toutes les deux, peut-être ? » Un air plus terrifié encore déforme les traits de la cadette. Elle connaît les talents de cuisinière de sa soeur.
« Non ! Je m’en occupe… Mais regarde moi ça, dans quel état tu t’es mise… Et qu’est-ce qu’on va faire de toutes ces pommes de terre ? Il y en a trop ! » Lorsque Samantha lui applique un torchon d’eau glacée pour nettoyer ses plaies, Blair tient le coup trois secondes avant de fondre en larme. Ça pique. Ça lance. Elle a des échardes partout. Le tissu, même s’il est frotté doucement, finit d’éclater les dernières ampoules.
« Oh arrête un peu ! Tu es horrible quand tu pleures ! Un vrai laideron ! Non mais vraiment, à quoi tu pensais ? » Entre deux reniflements, Blair secoue la tête.
« À rien… Je voulais juste manger des pommes de terre, c’est tout. » Elle ne lui dit pas qu’elle a entendu Samantha fomenter un plan avec Jerry et Pat pour prendre la poudre d’escampette dans deux jours. Elle ne lui dit pas qu’elle sait qu’elle est malheureuse ici, avec eux. Qu’elle la surprend à fouiller dans les affaires de maman à la recherche de quelque chose sur Grand-père Archibald. Qu’elle joue aux explorateurs avec les autres et qu’elle s’est même cassée une dent en voulant imiter un singe.
Samantha adore les pommes de terre. C’est ce qu’elle préfère.
Mais Blair préfère geindre en se mordant les joues pendant que Samantha finit de lui retirer sans douceur les dernières échardes des paluches.
Samantha n’a que huit ans ; la tentative de fugue est rapidement déjouée. Blair est aux anges. Samantha est comme un lion en cage.
#4. ZONE DE CONFORTEt pourtant, c’est Blair qu’on envoie loin. À Cheyenne. Chez son cousin, James.
« Il te montrera la ville, tu n’as pas à t’en faire. Il t’attendra à la gare. » Dans son lit, le soir, Blair se maudit d’avoir émis le souhait à voix haute d’être institutrice. Ce n’était qu’une lubie. Une idée comme ça.
Mais John avait trouvé ça très bien. C’était une bonne place ça, institutrice. Sa tante l’avait été, à l’époque. Après, elle s’était bien mariée et elle était morte vieille.
Caroline n’était pas forcément d’accord. Cheyenne, c’est loin. Loin d’elle.
« Alors tu me laisses, Blair ? Tu m’abandonnes ? » Derrière les paroles qu’elle veut taquines, Caroline serre fort les épaules de son aînée. Blair ne sait plus quoi faire. Elle aimerait rester ici, à Sunshine. Comme maman le demande. Ici, elle ne craint rien. Mais maintenant, papa a raconté à tout le monde que Blair va devenir institutrice et qu’elle reviendra pour enseigner ici. La vieille institutrice Finley tombe en lambeaux, de toute façon. Et puis tout le monde connait Blair. Oui, oui, elle sera très bien.
Elle ne peut pas décevoir papa. Elle ne peut pas décevoir maman.
Et Sam ?
Sam ne veut pas de ces histoires d’adultes. Elle préfère gambader dehors, pêcher, jouer à cochon pendu. Le soir, quand l’aînée n’arrive pas à dormir, elle colle ses pieds glacés contre les mollets de la cadette que la rabroue à grands coups de coudes dans les côtes. L'obscurité aide à parler. C'est mieux quand on ne se voit pas. Comme si notre voix ne nous appartenait pas. Comme si on parlait toute seule.
Elle murmure qu’elle hésite, qu’elle ne sait pas.
« Et toi, qu’est-ce que tu ferais à ma place ? » Mais Blair connaît la réponse de Sam.
« Je partirai ! Maintenant, laisse-moi dormir ! Et enlève tes pieds ! » Et Samantha tourne le dos à Blair en tirant les couvertures.
« Et alors, je vais te manquer si je m’en vais ? » Soupir.
« Moi, il y a que Beaver que me manquerait. » D’ailleurs, le chien familial choisit ce moment précis pour lécher les pieds qui dépassent des couvertures. Les filles rigolent de concert avant que le silence ne retombe comme une chape de plomb.
« Je sais que tu vas pas partir. » C'est ce que dit Samantha quand elle pense que Blair s'est endormie. Mais elle a les yeux grands ouverts.
#5. TRANSPORTS EN COMMUNJusqu’à sa disparition à l’intérieur de la diligence, Blair fait mine d’être réjouie par son départ. Elle embrasse papa, maman, Sam hoche la tête et grimpe sur la banquette arrière en serrant sa sacoche sur les genoux. Son enthousiasme s’affaisse comme un vieux soufflé à mesure que Sunshine disparaît dans son dos. Est-elle prête à faire un si long voyage, elle qui n’a jamais quitté le village ? Ne va-t-elle pas se perdre ? Ou pire, se faire agresser sur la route ? Et le concours, alors ? N’est-elle finalement pas qu’une simple quiche sans saveur (une fille l’a appelée comme ça, un jour) ?
Et l’angoisse monte si bien qu’elle est incapable de pleurer. Elle est livide, les yeux grands ouverts sur l’extérieur qui lui semble plus grand et vaste que jamais. Elle va mourir, c’est sûr. Elle n’atteindra jamais Cheyenne. C’est peut-être mieux comme ça, finalement. Plus besoin de passer le concours. Elle espère presque voir débarquer une horde d’indiens* de derrière les montagnes. Jerry lui a dit qu’ils attaquaient les voyageurs.
Malheureusement pour Blair, elle ne subit aucune attaque jusqu’à Themopolis où elle se trompe de train, manque sa prochaine diligence et fait trois crises d’angoisse.
Quand elle arrive enfin à Cheyenne, son cousin James n’est pas (plus ?) là. Le quai se vide alors que les heures passent. Blair déteste les gares. Pétrifiée, elle n’ose rien faire, si ce n’est rester assise sur un banc à guetter les visages en espérant voir le cousin James.
À travers les portes vitrées de la gare, elle a aperçu la ville. Immense. Bruyante. Elle ne veut même pas s’approcher. Elle serait engloutie.
Finalement, c’est un employé de gare qui la ramasse à la petite cuillère et, après avoir compris son histoire à travers sa voix fébrile, l’envoie à l’institut de Cheyenne où doit avoir lieu le concours le lendemain. Elle dort dans le hall et elle ne verra jamais le cousin James dont elle n’a même pas l’adresse.
Le concours est une horreur. Blair, d’abord confiante et pleine de bonne volonté (un état qui ne dure jamais bien longtemps), se désillusionne rapidement devant la difficulté des questions et des dissertations. Son esprit se vide à mesure que ses yeux parcourent le contrôle. D’abord aussi pâle que la feuille, elle rougit alors furieusement. Elle écrit bien quelques mots, bataille sans s’avouer vaincue et remet même sa copie avec un petit espoir. Peut-être a-t-elle réussi, finalement !
Deux jours plus tard (dont elle passera une nuit blanche dans la bibliothèque de l’Institut, cachée entre deux étagères), le couperet tombe : elle n’est qu’un gros poisson dans une petite mare. Comment a-t-elle pu penser ne serait-ce qu’une seule seconde qu’une paysanne de Sunshine comme elle puisse rivaliser avec les jeunes filles érudites de la ville ? Son école de compagne n’était pas au niveau et elle non plus.
C’est donc sans surprise qu’elle rate le concours.
À moins que.
Trop honteuse pour rentrer chez elle l’échec autour du cou, elle découvre - par hasard - un trafic de fausses licences d’institutrices. Alors, elle vide les dernières économies de ses parents, se paie une licence et met moitié plus de temps à rentrer à Sunshine.
Son diplôme pèse lourd de sa petite valise en carton.
#6. DE L'OR DANS CES COLLINESBlair ne s’attend certainement pas à débarquer à Sunshine en même temps que des militaires américains. Sur le trajet retour, le train est plein de chemises bleue marine, de poudre et de fusil.
« Ils vont sûrement à Fort Laramie. » Bien qu’elle ne sache pas du tout pourquoi tous ces hommes iraient à Fort Laramie.
Pourtant, ils ne descendent pas à Glendoe. Ni à Casper.
« Ils sont là pour ma fausse licence. » Blair panique en serrant sa petite mallette contre elle.
« Mon Dieu, Seigneur, Jésus, pourquoi est-ce que j’ai triché ? Olalalala, qu’est-ce que je vais dire à maman ? Et à papa ? Je vais aller en prison ? » Les pensées cavalent et la sueur sous ses bras et sur son front se fait plus abondante.
Mais les heures et les villes passent et personne ne lui demande ni son nom, ni sa licence. Tout au plus lui adresse-t-on un regard curieux de la voir livide à s’éponger le visage comme si elle eût été en plein désert. Puis, la croyant malade, ses voisins désertent la banquette pour aller se tasser un peu plus loin.
Finalement, Blair descend à Thermopolis. Et les militaires aussi.
« Ils veulent m’arrêter devant la ferme ? Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu. » Toute à sa panique, elle ne remarque pas que la diligence s’échappe sans elle. Laissée (encore) sur le carreau, le quai de la gare en toile de fond, Blair parvient à sortir de l’angoisse pour se flageller mentalement.
« Miss, c’était la dernière diligence, j’crois. »La voix qui résonne derrière elle la fait si bien sursauter qu’elle échappe un cri en même temps que sa sacoche qui s’ouvre et se répand sur le sol. À nouveau, Blair éprouve la furieuse envie de se jeter sur les rails. Mais il n’y a plus de train.
Elle se jette sur les papiers pour les ramasser.
« Oh dites, désolé, j’pensais pas vous faire peur ! Miss Bell, c’est ça ? Vous êtes institutrice ? »À moitié allongée par terre, tout bras dehors, elle n’a pas besoin de lever les yeux vers le militaire dont les bottes reluisent drôlement pour deviner qu’il a sa fausse licence entre les doigts.
Le coeur de Blair vient d’éclater derrière ses yeux et son estomac s’est fait la malle. À sa place, un grand creux dans le ventre. Ses jambes sont comme du plomb. « Il va m’arrêter, ça y est. »
« O-Oh, euh o-oui, haha, je… »Elle bégaie en rassemblant maladroitement les quelques feuilles qui menacent de s’envoler.
« Félicitations ! C’pas facile ! »
Son diplôme réapparaît dans son champ de vision, en même temps que le sourire timide d’un militaire si jeune qu’on le croirait toujours au milieu de l’adolescence. Ses joues sont ravagées par des cicatrices de petite vérole.
« Vous allez par où, Miss ? On peut peut-être vous mettre à l’arrière avec les pommes de terre. Ça gênera personne j’pense ! Qu’est-ce vous en dites ? »Il désigne des carrioles où s’amoncellent des sacs en toile de jute.
« Oh euh, oui, j’ai loupé la diligence, j’étais distraite et… Quelle imbécile ! Merci, c’est très gentil, vous n’êtes pas obligé… Olala, quelle bonne à rien ! »Les derniers documents cachés dans sa sacoche, elle la ferme de deux « clacs » nets en jurant mentalement qu’on ne l’y prendrait plus. Le militaire éclate d’un rire bref.
« Mais où c’est qu’vous allez dites ? Si ça se trouve, on pourra même pas vous charger si c’est pas la bonne route. » « Oh, mais oui bien sûr… Je vais à Sunshine, mais je ne vois pas pourquoi vous iriez par là-bas, oui c’est vrai… »Derrière eux, les autres militaires rassemblent leur bardas avec éclats de voix et fracas.
« Moore ! Grouille-toi ! »
« On y va, à Sunshine ! » s’égaye le jeune militaire.
« C’est sur notre route. Allez, venez, on va vous installer. » Blair en reste coite, un brin hagarde tandis que le militaire l’aide à grimper dans la charrette.
« A-Ah bon ? Mais comment ça ? »Elle se laisse maladroitement tomber entre deux sacs de pomme de terre.
« On va se battre contre les indiens, » répond-il avec du défi dans la voix.
« Pour les Black Hills. Ici, c’est le groupe du commandant major Reno. Ret’nez ça, d’accord ? Moi c’est Keith Moore. Vous le direz aux gamins que Keith Moore, il était avec le commandant major Reno et qu’on a chassé les indiens en dehors des Black Hills. Notez bien. »Il tapote sur sa tempe avec son index.
Comme dans le train, Blair attire quelques curieux, mais on la laisse rapidement tranquille : elle est moins intéressante qu’une future bataille.
#7. LA FILLE DE TA MÈRELes militaires restent deux jours à camper à Sunshine. Ils demandent des provisions aux paysans, profitent de la bière locale et vont parfois pincer les fesses des filles pas assez rapides pour leur échapper.
Blair est prudente. Sam, non.
En effet la (fausse) réussite de la nouvelle diplômée est vite éclipsée par l’ire maternelle devant le comportement de sa fille cadette. Flanquée de Jerry et Pat, ses deux amis d’enfance, Samantha brille d’excitation devant cet événement dans la lande morne qu’est sa vie. Des militaires ! Ici ! Ils vont se battre ! Contre des indiens ! À table, elle ne parle que de ça et le soir, elle explique à sa soeur qu’un des militaires l’a laissée tirer avec son fusil.
Alors, lorsqu’on se rend compte que Sam a disparu deux heures après le départ des militaires, tout le monde est horrifié, mais personne ne se pose de questions.
Tout le monde sait.
Caroline pleure de colère, profère les pires mots sur sa dernière née. John, avec une petite équipée formée du pasteur, du père de Jerry et du père de Pat décide d’aller chercher les déserteurs. Oh, quelle rouste ils vont leur mettre quand ils leur mettront la main dessus !
Mais jamais ils ne retrouveront les trois fugueurs.
Quand John rentre, deux semaines plus tard, il ne charrie que sa tristesse et sa rancoeur. Le champ de bataille est un bain de sang. Ils n’ont même pas pu approcher. Les indiens ont gagné. Un, deux, trois, quatre whiskies pour oublier. La nuit passe et on recommence. Et ainsi de suite jusqu’à ce que les yeux soient aussi rouges d’alcool que de larmes. Blair ne les reverra plus jamais blancs.
« Tu ne me laisseras pas, toi. Hein, Blair ? Pas toi, Blair. Toi tu es bien comme il faut. Toi, tu es comme moi. » Le peigne brosse les cheveux de l’aînée comme les mots son cerveau. Caroline susurre, plus pour elle même que pour sa fille.
Blair est immobile sur le tabouret. Elle aussi a les yeux tout rouges de larmes. Elle cache ses genoux écorchés sous sa chemises de nuit immaculée. Tout à l’heure, elle a voulu partir pour essayer de chercher Sam, elle aussi. Mais elle était tellement crispée sur son cheval que la pauvre bête l’a mise au sol sans demander son reste. Sanglotante, elle a mis une heure à le calmer pour le rentrer à l’écurie.
Étranglée, l’institutrice se contente de hocher la tête. C’est vrai. Elle a trop peur. Et que peut-elle bien faire ? Deux heures en pleine nature et elle est prête à parier qu’elle mourrait croquée par un goupil.
Elle est impuissante. Et de toute façon, Sam doit être morte.
La pensée la hante pendant onze ans. L’espoir aussi.
#8. LE GOUPILLorsque des chasseurs de prime viennent toquer à la porte des Bell, tout le monde reste comme deux ronds de flanc. Dans la panique Blair se dit que ça y est, le pot-aux-roses a été découvert pour sa fausse licence. Qu’ils vont la pendre sur la place publique. Mon Dieu, quelle honte.
Mais non. Ils cherchent Sam. Pour braquage, vol et agression. Les rêves de normalité de Caroline (il n’en restait déjà pas grand chose) finissent d’être réduits en lambeaux. Son visage est livide. Sa bouche entrouverte laisse s’échapper un soupir à peine audible. Elle a les yeux fixes des morts. Blair devine ce qu’elle pense.
« J’aurai préféré qu’elle soit morte. »John coupe court et leur annonce que Sam est décédée depuis des années. Qu’ils se trompent. Il a l’alcool mauvais. Il les chasse en hurlant de ne jamais revenir.
Mais alors qu’ils repartent bredouille, Blair les appelle.
« Pourriez-vous me décrire votre hors-la-loi ? » redemande-t-elle en se tordant les mains, surprise par sa propre assurance.
La description pourrait correspondre. C’est possible. Mais elle n’est pas sûre. Elle hésite.
« Vers Imogen, vous dites ? Elle se serait rendue là-bas ? » C’est que Blair ne sait pas du tout où c’est, Imogen.
« Il y a un poste d’institutrice qui s’y est ouvert, récemment. Et si vous y jetiez un oeil ? »
Quelle coïncidence ! La crédule Blair ne se doute pas une seule seconde que la proposition est intéressée. C’est que cette gourde de grande soeur pourrait servir d’appât. Il suffirait de la laisser un peu infuser dans ce trou perdu d’Imogen et peut-être que la raclure sortirait de sa tanière.
Il lui faut plusieurs jours pour se décider, pesant le pour et le contre, prenant une décision puis se ravisant la seconde d’après tant sa gorge se serre d’appréhension. Pendant ce temps, les deux chasseurs de prime grenouillent non loin, la patience plus usée que les genoux d’une prostituée.
Et puis, crotte.
Comme Sam, onze ans après sa fugue, Blair quitte le nid familial avec pour seul bagage sa fausse licence d’institutrice, une tenue de rechange, de quoi voyager jusqu’à New Hanover et une bonne crise d’angoisse. Jamais elle n’aurait dû faire ça. C’est sûr, maintenant, le goupil va la manger. Mais elle ne peut pas faire demi-tour. Elle préfère le goupil à maman.
#9. L'ARGENT DE LA CAISSELorsque Blair découvre qu’elle s’est faite tirer toutes ses économies en attendant à la gare de Cheyenne, elle contemple très sérieusement la possibilité de se laisser dépérir ici même, sur ce banc.
Mais l’instinct de survie est parfois étonnant. Confuse et fébrile comme un chat qui viendrait de tomber dans l’eau, l’institutrice entreprend de demander à chaque passant s’il n’aurait pas vu son porte-monnaie. Il est en cuir noir et il y a une attache en cuivre. Non ? Personne ? Son désespoir qu’elle estimait tout de même limité se creuse un peu plus à chaque regard apitoyé et gêné qu’elle rencontre. Finalement, peut-être est-il aussi profond que sa bêtise - c’est-à-dire sans fin -.
Et puis, il y a une paire d’yeux bleus doux, affables, qui l’observe en silence.
« Madame ? J’ai trouvé ceci. »L’homme lui tend son porte-monnaie et Blair croit défaillir tant elle est heureuse.
Mais le porte-monnaie est vide.
À nouveau, les sirènes du désespoir vrille ses tympans.
« Je suis navré, » s’excuse l’inconnu.
« J’ai seulement eu le temps de voir deux hommes s’en débarrasser sur le quai, mais je n’ai pas eu le temps de les rattraper. »Blair déteste les gares. Blair déteste les quais.
« Oh… Je m’en doutais… » répond-elle d’une voix morne en récupérant le porte-monnaie.
Il est si léger qu’elle a envie de fondre en larmes.
« Je peux peut-être vous aider ? » propose-t-il, parfaitement avenant.
« Je dois me rendre à Imogen, mais je peux vous prêter un peu d’argent si vous me dites où vous vous rendez ? »« À Imogen ? » s’étonne-t-elle, la crise de larmes balayée.
« Moi aussi ! »« Quelle coïncidence ! » Il engage le pas vers le guichetier.
« Nous pourrions voyager ensemble, qu’en dites-vous ? »Blair s’empresse d’acquiescer vivement, l’inconnu prenant des airs de bouée de sauvetage au milieu de cette mer démontée qu’était la vie.
« Oh, avec plaisir ! »« Vous voyagez donc seule ? - Un ticket s’il vous plaît - C’est dangereux, de nos jours, vous devez être bien courageuse - Merci -. »L’homme a adapté la longueur de son pas pour que Blair puisse suivre sans trottiner. Il retire son élégant chapeau de feutrine gris pour recoiffer ses cheveux blonds.
« Oh non, non, pas vraiment… » Sa voix meurt comme un feu sous une averse.
« Mais je ne me suis pas présenté ! Je m’appelle Laurie Smith, enchanté. »
Il lui tend sa main droite, gantée du même gris que son chapeau.
« Blair Bell, de même. » Ils se serrent la main et Blair a l’impression qu’il lui serre aussi le coeur.
Laurie est très beau, élégant, calme, d’une grâce sereine qui force l’admiration. Déjà, l’institutrice se sent rougir.
« Ann, par ici ! »Une petite fille se lève du banc sur lequel elle était assise, la mine renfrognée. Elle ne doit pas avoir plus de cinq ans. À nouveau, Blair a l’impression de mourir.
« Un enfant ! Il doit être marié, alors ! Non, non, c’est peut-être sa nièce ? »« Voici ma fille, Ann. »« Nooooooooon, » hurle-t-elle intérieurement.
« Maman est morte quand j’étais bébé, » récite-t-elle mécaniquement.
« Papa est très gentil avec moi. »« Ouiiiiiiiii. »« Oh, pauvre petite, » se désole-t-elle en se mettant à sa hauteur.
« Je - »« Je suis pas petite ! » éructe Ann.
« Je vais avoir six ans ! Dans nuit mois ! » Laurie a un sourire gêné alors qu’il attrape les épaules de sa fille.
« Je suis navré, c’est la disparition de sa mère, elle est un peu chamboulée quand elle en parle, n’est-ce-pas Ann ? »Il y a une expression d’horreur sur le visage de la petite fille, mais elle est si brève que Blair croit l’avoir rêvée.
« Oui, » répond-elle en hochant énergiquement la tête.
Le nouveau trio s’installe à leur place. La locomotive siffle et une fumée noire se déverse dans le bleu du ciel.
« Que notre voyage soit bon, » sourit Laurie.
Dans sa poche, l’argent de Blair pèse plus lourd que ses remords et pour cause, il n’en a aucun.
#10. DES SECRETS PLEIN LE BARILLETIl y a deux semaines, Blair ne s’attendait certainement pas à se trouver mariée à un psychiatre (elle avait fait mine de connaître le terme pour ne pas paraître stupide devant Laurie et avait ensuite regretté très fort lorsqu’il s’était étonné qu’elle puisse connaître une médecine aussi nouvelle en Amérique), belle-mère d’une petite fille de cinq ans et prête à débarquer dans une ville au moins deux fois plus grosse que Sunshine.
« C’est pour retrouver Sam, » se récitait-elle parfois, dans le silence de la nuit, lorsqu’elle se prenait soudainement à s’inquiéter si fort que ses dents serrées menaçaient d’éclater en mille morceaux.
D’un commun accord, et six heures seulement après avoir fait connaissance Laurie et Blair s’étaient décider à se passer la bague au doigt. Pour Blair, être une femme mariée était toujours plus simple qu’être une vieille fille (passée un certain âge, les gens devenaient méfiants) et pour Laurie, cela lui permettait de donner à Ann une figure maternelle. Il avait également tenu à dater les papiers de mariage à l’année d’avant.
« J’ai dit à ma mère que je m’étais remarié, » avait-il expliqué.
« J’en menti, bien sûr, mais seulement pour la rassurer. Et puis, nous attirerons moins l’attention. » Blair ne comprenait pas tout, mais elle ne voyait pas vraiment de problème à tenir cette version.
Bien sûr, Laurie n’est absolument pas au courant pour Sam, ni pour les deux chasseurs de prime collant aux jupes de Blair dans l’espoir de la voir débusquer la hors-la-loi.
Bien sûr, Blair n’est absolument pas au courant pour la profession d’agent de la Pinkerton sous couverture de Laurie, ni de sa mission à traquer Sam et son gang incognito. Ni que Laurie aime (un peu) les hommes. Ni qu’Ann n’est pas la fille de Laurie, mais une pièce de plus pour sa couverture qu’il a trouvé dans un orphelinat.
Bref, une famille oubliable comme il y en a des centaines d’autres aux États-Unis d’Amérique.